Rites · Essentiel · Inter-écoles

Le tawaf :
sept tours,
mille intentions.

Tourner sept fois autour de la Kaaba semble un geste simple. Il est en réalité une grammaire spirituelle complète, où chaque tour porte une intention, chaque pas une histoire, chaque invocation une trace.

9 minutes de lecture Sourcé · Bukhari · Muslim Mis à jour 14 février 2026

L'intention avant le geste

Avant que le pied ne se pose sur le marbre lustré du matâf, avant que les yeux ne se lèvent vers la masse noire et silencieuse de la Kaaba, il y a un instant. Un instant qui ne se voit pas. C'est l'instant de la niyya — l'intention. Et de cet instant invisible dépend la réalité de tout ce qui va suivre.

Dans la tradition rapportée par 'Umar ibn al-Khattâb et compilée par al-Bukhari, le Prophète Muhammad ﷺ enseignait que les actes ne valent que par leurs intentions. Cette parole, l'une des plus connues du corpus hadithique, ouvre traditionnellement les recueils. Elle ne dit pas que l'intention compte dans l'acte — elle dit qu'elle est l'acte, dans son essence.

إِنَّمَا الْأَعْمَالُ بِالنِّيَّاتِ
Innama al-a'malu bin-niyyat

Pour le tawaf, cela signifie que le pèlerin se tient un instant, parfois en silence, parfois les lèvres murmurantes, et formule en lui ce qu'il vient faire. Tourner autour de la Kaaba pour Dieu seul. Pour son pardon. Pour ses parents. Pour un proche malade. Pour la communauté. L'intention peut contenir mille choses — mais elle doit avant tout contenir une seule : pour Dieu.

Les ablutions et l'ihram

Le tawaf, comme la prière rituelle, requiert un état de pureté légale. Le pèlerin accomplit les wudû — les petites ablutions — avant de pénétrer dans l'esplanade. S'il a perdu ses ablutions pendant le tawaf, il sort, les refait, et reprend là où il s'était arrêté, selon l'opinion majoritaire des écoles malékite et chaféite. L'école hanafite admet plus de souplesse pour celui qui craint de perdre la place ou son groupe.

Si le tawaf s'inscrit dans une Omra ou un Hajj — et donc dans un état d'ihram — l'homme porte les deux pièces de tissu blanc non cousu, l'izâr autour de la taille et le ridâ sur l'épaule gauche, l'épaule droite restant découverte pendant les sept premiers tours du tawaf d'arrivée (geste appelé idtibâ'). La femme porte une tenue couvrante simple, sans couleur réglementaire, sans gants, et le visage découvert.

Le seuil du sacré

Entrer dans le matâf, c'est franchir un seuil. Beaucoup de pèlerins racontent un moment de stupeur — la Kaaba, qu'ils ont vue mille fois en photo, leur apparaît plus petite qu'attendue, ou plus grande, ou plus présente. Les commentateurs classiques rappellent que la Kaaba ne tire pas son importance de sa taille, mais de ce qu'elle indique : la direction unique vers laquelle le monde musulman se tourne cinq fois par jour.

Le premier tour, la pierre noire

Le tawaf commence à l'angle nord-est de la Kaaba, là où est enchâssée la Hajar al-Aswad, la pierre noire. La tradition prophétique recommande de l'embrasser, ou si la foule rend cela impossible — ce qui est presque toujours le cas aujourd'hui — de la pointer simplement de la main droite et de prononcer Bismillah, Allahu Akbar.

Cette pierre n'est ni un objet de culte, ni un fétiche. 'Umar ibn al-Khattâb le rappelait fermement à ceux qui l'embrassaient : il ne le faisait que parce qu'il avait vu le Prophète le faire. Hadith rapporté par al-Bukhari, vol. 2, livre 26

Cette mise au point d'Umar est essentielle. Elle inscrit le geste dans la sunna — la tradition prophétique — sans aucune dimension idolâtrique. La pierre noire est un repère, un marqueur de départ et d'arrivée, rien d'autre. Le pèlerin part de cet angle et tourne dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, la Kaaba à sa gauche.

Pour les sept tours, les trois premiers sont accomplis en raml — un pas vif, presque cadencé — pour les hommes effectuant le tawaf d'arrivée d'une Omra ou d'un Hajj. Les quatre suivants reprennent un rythme normal. La femme, elle, marche d'un pas régulier sur l'ensemble des sept tours.

Les invocations en chemin

Il n'existe pas, dans la sunna prophétique authentique, de formule d'invocation imposée pour chaque tour du tawaf. Le pèlerin invoque ce que son cœur lui dicte. Cependant, certaines invocations rapportées du Prophète sont fréquemment citées comme particulièrement bénies au moment du tawaf. La plus connue est celle prononcée entre l'angle yéménite (le coin sud-ouest) et la pierre noire :

رَبَّنَا آتِنَا فِي الدُّنْيَا حَسَنَةً وَفِي الْآخِرَةِ حَسَنَةً وَقِنَا عَذَابَ النَّارِ
Rabbana atina fid-dunya hasanatan wa fil-akhirati hasanatan wa qina 'adhab an-nar

Cette invocation est tirée du Coran (sourate al-Baqara, verset 201). Elle demande le bien dans cette vie, le bien dans l'au-delà, et la protection contre le châtiment du feu. Sa concision et sa profondeur en ont fait l'une des plus aimées du pèlerinage.

Sept tours, sept respirations

Beaucoup de guides spirituels recommandent de consacrer chaque tour à une intention ou à une catégorie d'invocations. Le premier pour soi-même et son repentir. Le deuxième pour ses parents. Le troisième pour son conjoint et ses enfants. Le quatrième pour la famille élargie. Le cinquième pour les proches malades ou en difficulté. Le sixième pour la communauté musulmane. Le septième pour l'humanité entière. Cette répartition n'est pas prescrite — elle est une discipline du cœur que beaucoup trouvent utile.

Achever et prier deux rakat

Le septième tour s'achève à nouveau au niveau de la pierre noire. Le pèlerin la pointe une dernière fois, prononce Allahu Akbar, et sort du matâf en direction de la station d'Ibrahim — la Maqâm Ibrahim, ce petit cube de cristal placé à quelques mètres de la Kaaba, qui contient selon la tradition la pierre où le prophète Ibrahim se tenait pendant la construction de l'édifice.

Là, le pèlerin accomplit deux rakat de prière. Si la station d'Ibrahim est trop bondée, il peut prier n'importe où dans la mosquée — la condition est seulement qu'il soit derrière la Maqâm dans la direction de la Kaaba. Le Coran le mentionne explicitement : « Faites de la station d'Ibrahim un lieu de prière » (al-Baqara, 125).

Après ces deux rakat, beaucoup boivent de l'eau de Zamzam — ce puits jailli sous les pieds d'Ismaïl au temps d'Agar, et qui n'a jamais tari depuis. Le Prophète enseignait que l'eau de Zamzam est « pour ce qu'on a bu pour » — autrement dit, qu'elle accompagne l'intention de celui qui la boit. Les pèlerins en boivent en formulant leurs vœux les plus chers.

Ce que sept tours veulent dire

Pourquoi sept ? Le chiffre revient constamment dans la tradition islamique : sept cieux, sept terres, sept jours de la semaine, sept tours du tawaf, sept allers-retours du sa'i entre Safa et Marwa, sept cailloux jetés à chaque jamarat. Les commentateurs classiques rappellent que ce nombre marque la complétude — non pas l'achèvement définitif, mais la totalité d'un cycle.

Tourner sept fois autour de la Kaaba, c'est inscrire son existence dans une orbite qui ne lui appartient pas. C'est admettre que l'on n'est pas le centre — que le centre est ailleurs, et qu'il s'agit de tourner autour de Lui. Beaucoup de pèlerins témoignent d'une expérience étrange et difficile à formuler : pendant le tawaf, le temps semble suspendu. Les tours s'enchaînent sans qu'on les compte vraiment. On se laisse porter par un courant qui ne vient pas de soi.

Ce courant est celui des millions de pèlerins qui ont fait ces mêmes tours avant. Adam, selon la tradition. Ibrahim qui a élevé les fondations. Hâjar qui a couru entre Safa et Marwa. Muhammad ﷺ qui a fait son tawaf d'adieu. Et après lui, quatorze siècles de pèlerins, de chaque continent, de chaque langue, de chaque condition. Le tawaf est une rivière dans laquelle on entre — et qui ne s'arrête jamais.

C'est pourquoi tant de récits de pèlerinage parlent du tawaf comme du moment où quelque chose se brise et se reconstitue dans le cœur. Non pas par une émotion fabriquée, mais par la simple expérience d'être inclus, pour quelques minutes, dans cette rivière millénaire qui contourne le centre du monde musulman.

Sources et bibliographie

  1. Sahih al-Bukhari, livre des rites du Hajj (Kitâb al-Hajj), n° 1605–1640. Recueil compilé par Muhammad ibn Isma'il al-Bukhari (810–870).
  2. Sahih Muslim, livre du Hajj (Kitâb al-Hajj), section sur le tawaf. Recueil compilé par Muslim ibn al-Hajjaj (817–875).
  3. Al-Mughni, Ibn Qudâma al-Maqdisi (1147–1223), section sur le tawaf et ses conditions selon les écoles juridiques.
  4. Coran, sourate al-Baqara, versets 125–127, 196–203 ; sourate Al 'Imran, verset 96–97 ; sourate al-Hajj, versets 26–37.
  5. Manuel du pèlerin contemporain, Conseil européen pour la fatwa et la recherche, édition 2019.

Cet article a été rédigé par la rédaction d'Omra360 et relu par notre comité éditorial composé d'imams et d'universitaires en études islamiques. Pour toute remarque ou correction, contactez-nous à redaction@omra360.fr.

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